Deux façons de voir, deux façons de compter
Trois faits nous interpellent :
- une croissance insuffisante du PIB a des conséquences économiques et sociales insupportables ;
- le PIB est la somme des valeurs ajoutées des entreprises ;
- la valeur ajoutée est le revenu qui, de facto, est réparti entre cinq parties prenantes : le Personnel, l'État, les Banques, les Associés ou Actionnaires et la Société.
On peut en conclure que si la valeur ajoutée devenait l'objectif premier de l'entreprise cela satisferait à la fois les intérêts particuliers et l'intérêt général.
Or, ce n'est pas cet objectif mais le profit qui est visé. Pourquoi ?
Parce que, avec la façon de voir usuelle, on ignore - ou l'on feint d'ignorer - que la raison d'être d'une entreprise est de produire des biens et des services, que le revenu qui en résulte est la valeur ajoutée, et que le profit n'est qu'une part de cette valeur ajoutée.
La façon de voir usuelle
et la façon de compter qui en découle
Le « producteur » de biens et de services est usuellement supposé être une « personne » :
- soit une personne physique : l’entrepreneur individuel,
- soit une personne morale : la société.
Cette personne est supposée vouloir maximiser son profit. En découle la façon de compter que l'on connaît, qui semble frappée au coin du bon sens, et que l’on peut résumer comme suit :
- le profit, au sens de résultat, est la différence entre le chiffre d’affaires et les coûts d’exploitation ;
- le résultat est réparti entre les actionnaires (dividendes versés) et la société (résultat réinvesti) ;
- la marge d’un produit (marchandise, bien ou service) est la différence entre son prix de vente et son coût de revient ;
- le résultat est fonction de la somme des marges apportées par les produits vendus.
Deux indicateurs de rentabilité contribuent à fonder les analyses et les décisions stratégiques, techniques et commerciales :
- le ratio résultat d’exploitation/chiffre d’affaires, avec lequel est évaluée la rentabilité commerciale,
- le ratio marge/prix de vente, avec lequel est évaluée la rentabilité des produits.
Cette façon de compter souffre pourtant d’une grave lacune : elle est fondée sur une représentation du domaine économique dans laquelle l’entreprise brille par son absence. De ce fait la valeur ajoutée n’y tient elle non plus aucune place, alors qu’elle conditionne la performance économique globale. Les causes de cette anomalie sont les suivantes :
- la non existence de l’entreprise dans la théorie économique, laquelle ne connaît que le producteur, une personne qui engage avec risque ses capitaux et cherche à maximiser son profit ;
- la non existence de l’entreprise en droit, lequel ne connaît que la société ;
- la non existence de l’entreprise dans la comptabilité générale, qui, comme en droit, ne connaît que l’exploitant ou la société ; de ce fait le compte de résultat apparait établi par quelqu’un se demandant quelles sont « ses » recettes et « ses » dépenses, ou « ses » produits et « ses » charges.
Prendre acte de l'existence de l'entreprise change radicalement la façon de voir et la façon de compter qui en découle. Précisons ce qu’il faut entendre par entreprise, entité trop souvent confondue avec la société.
Une autre façon de voir,
une autre façon de compter
La société et l’entreprise
La société est une entité juridique (SA, Sarl, Scop…) n’ayant aucune existence physique. Qualifiée en droit de personne morale, elle est nécessairement incarnée par un dirigeant. Créée dans la perspective de produire des biens et des services, elle réunit les ressources nécessaires à l’existence d’une entreprise (capitaux propres et empruntés, équipement, personnel) et définit sa stratégie de développement.
L’entreprise, qui n’a aucune existence juridique, a en revanche une présence bien tangible dans le domaine physique : c’est en son sein que le personnel va travailler, qu’existent des bâtiments, des installations, des outillages, des savoir-faire, des idées, des innovations, des méthodes, des processus, etc.Elle est une structure organisée dont la raison d’être est de produire des biens et des services.
La richesse créée par l’entreprise
La richesse créée par la nation est l’ensemble des biens et services produits par l’ensemble des entreprises. La valeur monétaire de cette richesse est le PIB (produit intérieur brut). La richesse créée par une entreprise est sa contribution à la production nationale de richesses. Par exemple, trois types d’entreprises contribuent à une production de pain : une exploitation agricole, qui produit du blé ; une meunerie, qui produit de la farine à partir du blé ; une boulangerie, qui produit du pain à partir de la farine.

La valeur ajoutée réalisée par l’entreprise
La valeur ajoutée est la valeur monétaire de la richesse créée par l’entreprise. Par définition, elle est égale à la différence entre la production et la consommation intermédiaire.
Valeur ajoutée de l’entreprise = production – consommation intermédiaire
Dans cette définition :
- la production est la valeur monétaire des marchandises, biens et services vendus, stockés et immobilisés par l’entreprise pendant la période considérée ;
- la consommation intermédiaire est le coût des marchandises vendues et des biens et services utilisés pendant la même période ; autrement dit, le montant des achats consommés.
La répartition de la valeur ajoutée
La valeur ajoutée est de facto répartie entre les revenus de cinq parties prenantes, c'est-à-dire les personnes physiques ou morales qui procurent les ressources nécessaires à l’existence, au fonctionnement et au développement de l’entreprise :
- Intérêts financiers pour les prêts consentis par les Banques ;
- Impôts pour les services rendus par l’État ;
- Salaires pour le travail fourni par le Dirigeant et le Personnel ;
- Dividendes pour les capitaux investis par les Actionnaires ;
- Autofinancement pour la Société elle-même.
Rappelons que l’autofinancement est la somme du résultat réinvesti et des amortissements. Il augmente les ressources propres de la société, somme des capitaux propres et du cumul des amortissements.
La valeur ajoutée réalisée par l’entreprise doit, à l’évidence, être suffisante pour satisfaire les attentes de ces parties prenantes et pour assurer l’indépendance financière, la survie et le développement de l’entreprise. Elle constitue ainsi un objectif premier de gestion. L’atteindre peut être facilité par le fait qu’une relation simple existe entre cette grandeur-clé et l’apport économique des marchandises, biens et services vendus : la valeur ajoutée « directe » ou VAD.
Relation entre la valeur ajoutée de l’entreprise et la VAD des ventes
La consommation intermédiaire a deux composantes dont les natures sont fort différentes :
- la consommation de fonctionnement, qui est le montant des achats utilisés pour le fonctionnement de l’entreprise : énergie, déplacements, téléphone, fournitures de bureau, petit outillage, sous-traitance de capacité, etc. ;
- la consommation directe, qui est le montant des achats « incorporés » dans la production : marchandises, matières, composants, sous-traitance de technicité, etc.
Consommation intermédiaire = conso directe + conso de fonctionnement
La valeur ajoutée directe des ventes, ou VAD des ventes, est tout simplement la différence entre la valeur monétaire de la production vendue – le chiffre d’affaires - et la consommation directe relative aux ventes :
VAD des ventes = chiffre d’affaires – consommation directe des ventes
Une relation simple peut ainsi être établie entre la valeur ajoutée réalisée par l’entreprise, la VAD des ventes et la consommation de fonctionnement :
Valeur ajoutée de l’entreprise = VAD des ventes – consommation de fonctionnement
Mais, dira-ton, pourquoi ne prendre en compte que la VAD des ventes ? N’existe-t-il pas aussi une VAD de la production stockée et une VAD de la production immobilisée ? Oui, mais deux remarques :
- la production stockée est la variation de la valeur comptable des en cours et des stocks de produits finis ; donc, sur longue période, le cumul de cette variation devient négligeable par rapport au cumul des ventes ;
- la production immobilisée fait l’objet d’une succession d’amortissements ; donc, sur longue période, sa valeur redevient nulle.
Sur longue période ne subsiste ainsi que le cumul de la VAD des ventes. Voilà pourquoi la relation présentée plus haut ne fait pas état, pour mette en évidence une logique économique, de la VAD stockée et de la VAD immobilisée. Dans les états comptables annuels il faut évidemment les prendre en compte.
À chaque produit (marchandise, bien ou service) correspond un prix de vente et une consommation directe, donc une VAD :
VAD d’un produit = prix de vente du produit – consommation directe du produit
Le chiffre d’affaires étant la somme des prix de vente des produits vendus, et la consommation directe des ventes celle de leurs consommations directes, la VAD des ventes se définit comme la somme des VAD des produits vendus :
VAD des ventes = somme des VAD des produits vendus
La relation entre la valeur ajoutée de l’entreprise et l’apport économique de chaque produit vendu étant maintenant établie, le schéma ci-dessous montre comment les différentes « briques » décrites précédemment structurent une autre façon de compter.

La façon de compter ne traduit pas seulement une façon de voir, elle fait vivre cette façon de voir. Il en est ainsi avec cette « autre façon de compter » :
- elle fait exister l’entreprise, entité distincte de la société, en distinguant leurs revenus respectifs : la valeur ajoutée et l’autofinancement ;
- elle montre que la valeur ajoutée est l’intérêt commun des parties prenantes ;
- elle focalise les énergies sur la source de la valeur ajoutée réalisée par l’entreprise, la VAD des ventes, somme des VAD apportées par chaque produit vendu ;
- l’objectif de VAD des ventes stimule la créativité et l’innovation dans tous les secteurs de l’entreprise ;
- elle conduit, dans la recherche de la compétitivité, à accorder une importance première à ce qui justifie les prix : la « valeur perçue » des produits et le « sérieux perçu » de l’entreprise ;
- elle aide à mettre en évidence, dans la recherche de la rentabilité des capitaux, que l’enjeu économique le plus séduisant ne réside pas dans la réduction des coûts de la structure, qui a ses limites, mais dans l’accroissement de la valeur ajoutée, dont on ne connaît pas les limites ;
- elle contribue ainsi, puisque le PIB est la somme des valeurs ajoutées des entreprises, à améliorer la croissance, contexte économique dont on sait qu’il conditionne fortement leur développement.
Toutefois, cette façon de compter, qui est une approche renouvelée de la comptabilité générale, doit être complétée par une approche concordante de la comptabilité de management, indispensable pour l’aide à la décision.